Critiques de livres jeunesse

Critique de livre jeunesse : Je vois la mer

Publié le 10 juillet 2018

Quand un livre comporte une part d’ombre et de drame, équilibrée par une part aussi intensément joyeuse et lumineuse, on ne peut que ressortir comblé d’une telle lecture.

C’est ce que se produit avec le sublime album du duo de créateurs Joanne Schwartz/Sydney Smith, qui jouent fabuleusement avec les contrastes, autant dans le texte que dans les images.

Ce récit nous entraîne dans un autrefois lointain, dans la Nouvelle-Écosse des années 50, à une époque où des milliers d’hommes gagnaient leur vie grâce au travail éreintant et dangereux de mineur. Toutefois, ce récit narré par un jeune garçon, fils et petit-fils de mineur, ne nous entraîne pas tout de suite dans les entrailles terribles de la mine. Le livre s’ouvre plutôt sur la lumière très pure d’un matin d’été, dans un paysage paradisiaque de bord de mer. Le garçon en vacances nous raconte sa matinée idyllique: le cri des goélands, les lupins qui murmurent sous le vent, ses jeux avec son copain, sa promenade sur la plage, etc.

Son récit est intercalé par des scènes de la mine, où, très loin, sous la mer, son père sue et s’épuise à trouver du charbon. Les deux récits se chevauchent et s’opposent, la douceur et le plaisir teintant le récit de l’enfant, tandis que le suspense monte pour les scènes dans la mine, jusqu’au point culminant où l’on croit comprendre qu’un tunnel s’effondre… L’auteure fait confiance à son lecteur et n’explique pas l’accident. C’est par l’illustration qu’il faut décoder. Et quel trait de génie les créateurs ont trouvé pour répondre à l’angoissante question – le père a-t-il survécu? – en montrant une série d’images de la même porte vitrée, où finit par se découper la silhouette du mineur. D’une grande efficacité narrative, ce récit est justement très bien servi par un excellent découpage des scènes.

Cette histoire poignante est illustrée par l’artiste d’origine néo-écossais Sydney Smith, à qui l’on doit le bel album sans texte Les fleurs poussent aussi sur les trottoirs, couronné en 2016 du prix des Libraires. Le format à l’italienne de Je vois la mer se prête bien aux paysages à grand déploiement, que ce soit les étendues de mer ou les souterrains de la mine. Toutes les scènes avec les mineurs sont d’ailleurs présentées comme de pleines pages entièrement noires, avec seulement une bande de brun au bas de la page, renforçant ainsi l’atmosphère claustrophobe de ces chantiers souterrains. Smith excelle aussi à évoquer les faces si changeantes des paysages marins, présentés dans toutes les teintes de vert et de bleu, au lever comme au coucher du soleil.

Une atmosphère mélancolique et joyeuse se dégage de cet album à la fois paisible et dramatique, qui laisse sur le lecteur une impression profonde, la satisfaction de s’être évadé dans une histoire non seulement captivante, mais enrichissante.

Je vois la mer

Joanne F. Schwartz
Illustrations: Sydney Smith
Comme des Géants
ISBN 13: 9782924332450

Un garçon se réveille avec le son de la mer, s’amuse au parc avec un copain, visite la tombe de son grand-père puis rentre à la maison souper avec sa famille. Mais tout au long de la journée, son esprit vagabonde. L’image de son père, creusant au plus profond de la mer dans la mine de charbon, tourne en boucle dans sa tête. Dans cet album, Sydney Smith, l’artiste primé de Side Walk Flowers, illustre le contraste saisissant d’une journée ensoleillée dans un village en bord de mer et l’obscurité des mines de charbon sous celle-ci, où travaillent les mineurs de la communauté.
Andrée Poulin
Andrée Poulin Auteure, journaliste et blogueuse, Andrée Poulin a publié une trentaine de livres pour les jeunes. Elle dévore les bouquins qui font réfléchir et rêver, qui font rire et pleurer.

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